Cardabelle
L'Echo des Paturages

 


Liberté !  (Photo Randonnées Sauvages de l'Habitarelle)

Zone de Texte:  UZBECK, JUMENT ARABE

Le premier jour, tu m'as testée.
C'est moi qui ai gagné.
Le second jour, je t'ai testée,
Et c'est toi qui as gagné.

Tout au long des 3000 kilomètres parcourus ensemble, ton caractère entier et ton peu de patience m'ont valu bien des appréhensions et quelques bosses.
Je redoutais tes colères explosives qui me, ou qui nous mettaient dans des situations parfois si difficiles ! J'ai dû faire bien des progrès pour arriver à te calmer, et à gagner ta confiance.

Mais il y eu aussi, il y eu surtout quelques miracles de confiance et de finesse. Miracle quand il suffisait d'effleurer tes flancs avec le velours du pantalon pour te lancer au galop.  
Miracle, lorsque tu acceptais d'avancer, poitrail en avant, dans les buissons épineux, parce que je te le demandais.
Miracle, lorsque les motos tous-terrains venaient vers nous sur le chemin, et que tu continuais à avancer, emmenant les poulains derrière nous, piaffant, mais restant à l'écoute du contact si léger de mes rênes.
Confiance encore lorsque je te sellais, et que tu te laissais brosser et habiller si tranquillement selon notre petit rituel, alors que l'approche de quelqu'un d'autre pouvait te faire bouger dans tous les sens.

Je supportais mal de te voir montée par quelqu'un d'autre, souvent trop dur ou trop effrayé pour te prendre dans le bon sens. Patience et douceur seules te convenaient.

Zone de Texte:  J'aimais ta robe dorée, ton épaisse crinière, tes formes arrondies et je pouvais retrouver ta silhouette perdue au milieu du troupeau alezan.
J'admirais ta beauté, ta puissance, tes qualités, ta finesse, ta sensibilité, mais je n'aimais guère lorsque tu imposais ta loi aux poulains dans la pâture.
J'avais confiance en ton pas, et je me suis jetée plus d'une fois dans ta crinière pour te laisser libre de nous tirer d'un mauvais pas.

Et la dernière fois, séparée du troupeau, tu étais inquiète et vive, protégeant ta pouliche. Puis le calme revint jusqu'à l'endormissement, pendant que je te parlais et que mes mains t'inspectaient.

Nos chemins se sont séparés, mais tous ces instants et tant d'autres, sont gravés dans ma mémoire et y restent vivants.

Florence Jacquesson

27 décembre 1989 / juillet 1996
Photos de Florence Jacquesson

LA FACE CACHEE DES RANDONNEES

On l'avait prévenue avant de partir (mais c'était au printemps !) "Si tu cales et si elle ne démarre plus ("elle" c'est moi !), tu établis un contact entre le démarreur et l'écrou qui est "là". On lui avait fourni le matériel : un gros fil électrique jaune, coudé, avec une branche plus longue que l'autre, conseillé "le point mort" et les doigts "pas n'importe où". Jusqu'au mois d'août pas de problème, et puis là, du côté de l'Aigoual la voilà qui s'arrête et qui a l'idée saugrenue de couper le contact et d'enclencher la première sans me laisser le temps de reprendre mon souffle. Alors je cale ! Qu'est ce qu'elle était partie faire ? Mystère ! Mais au retour… Pas même un clic ! J'étais muette ! Elle a fini par retrouver le fameux fil sous le siège, un peu frisé. Capot… Démarreur… Ecrou… Ecrou ?… Ecrou ?…Allez ! Au hasard… Grognement du moteur… Coup de chaud sur les doigts… Finalement il a fallu appeler Pierrot Nègre (c'est mon garagiste préféré). Je vous passe les allers et retours entre le capot ouvert et le téléphone du village, les tentatives ratées, et Nègre qui en désespoir de cause conjure de garder son calme, demande s'il y a un marteau et suggère un coup de massette sur le démarreur avant d'actionner la clef de contact. Et nous voilà reparties. J'ai un peu refait ma mauvaise tête (sans raison il faut bien le dire, mais elle avait repéré le bon écrou)… Jusqu'au Pont de Montvert où là, massette ou pas, j'étais posée devant l'épicerie, capot levé en face des melons et des salades. Heureusement Pierrot Nègre, n'est jamais à court d'idées ! Là, c'était l'intendante au volant, le doigt sur la clef de contact pendant qu'un quidam interpellé dans la rue et muni de la fameuse massette devait taper sur le démarreur. Syncro parfaite, je suis repartie, mais par la suite, prudente, elle ne m'arrêtait plus que dans une pente ou bien laissait tourner mon moteur, ce qui a bien failli l'intoxiquer pendant le déchargement à Gasviel.

Je ne vous dirai rien de ses angoisses sur cette route étroite pour monter à ce hameau perdu en bout de piste, après des avis dubitatifs du style "vous ne pourrez pas prendre les virages sans manœuvrer". J'ai été sympa, c'est en haut, une fois garée que je lui ai refait le coup du démarreur.

Mais nous n'étions pas au bout de nos peines. Quand je tournais rond, elle collectionnait les bêtises. C'est le matériel déchargé une clairière trop tôt, l'eau potable oubliée (d'accord on ne lui avait pas dit mais elle aurait pu y penser vu l'emplacement du camp), et le comble : une étape de midi ratée. Le chemin ? Elle connaissait avait-elle dit. Bon ! D'accord ! Le faux ressemblait au vrai comme deux gouttes de gasoil… mais en un peu plus long, en un peu plus "encombré" jusqu'à ce tronc d'arbre en travers. Nous avons attendu, elle est "allée voir" jusqu'à ce que… un doute. Allez donc faire demi-tour au milieu des ornières et des branches ! Elle a horreur de ça mais la marche arrière était inévitable. J'ai eu chaud. J'avais tort, elle nous a tirées de là de main de maître pour rejoindre sur mes chapeaux de roues la bonne étape qui lui était miraculeusement revenue en mémoire. Mais le groupe lui, était reparti, quelques mûres dans l'estomac. Nous nous sommes finalement retrouvés au Bleymard sur la pelouse du village, pour avaler le taboulé providentiellement préparé le matin. Ouf ! ! !

Que dire d'autre ?… Ah oui c'était pendant l'éclipse solaire d'août 1999 !

La Camionnette 
Dessin de Julie Wintz-Litty

EN FORET DE MERCOIRE

E

n l'an 1000, des Cisterciens s'employèrent à boiser 5000 hectares environ d'une terre lozérienne. Notre France, agricole et pastorale surtout à cette époque, eut la chance de connaître l'esprit de labeur des moines. Déterminés et déjà soumis aux exigences du tiers-temps, ces hommes travaillaient à l'équilibre agro-sylvo-pastoral et réalisaient ainsi l'application directe de la règle du tiers à la nature. Ils avaient jeté dans le temps leur foi et leur confiance et laissaient à Dieu ou aux enfants de demain le soin de récolter ce qu'ils auraient semé.

Ainsi naquit la forêt de Mercoire, bien calée au pied du Moure de la Gardille et marquée à sa base par le gentil village du Cheylard l'Evèque. Les moines ont sans doute connu toutes les sources de ce domaine mais ils ignoraient certainement quel magnifique théâtre grandeur nature jaillissait de leurs mains et de leurs chants tandis qu'ils plantaient les arbres. Comment supposer que là, dans ce décor qui deviendrait une superbe et immense forêt, se jouerait une histoire de patience, de confiance et d'amour entre une poignée d'hommes et de chevaux ?

Il fallut d'abord que les arbres grandissent sur un sol modeste, arènes granitiques de petite vie pourtant capables de faire prospérer les jeunes pousses. Les vaillants Sisterciens reposaient en terre depuis fort longtemps quand la masse boisée atteignit sa plénitude, mais quel bel ouvrage ! Des sapins peuplaient le versant Nord peu propice aux incendies tandis que des hêtres s'élevaient sur le flanc sud et que les deux espèces se mariaient dans l'harmonie sur les parties Est et Ouest : une réussite dans l'œuvre monastique.

Julien Galland n'était pas originaire de Lozère. Il s'y était installé pour faire comme Louis Chardon, un homme qu'il ne pouvait s'empêcher d'imiter. Julien Galland était importateur de bêtes de boucherie et approchait de la soixantaine. Louis Chardon de 20 ans plus jeune, était paysan et possédait en outre un troupeau de chevaux pour mener des randonnées durant toute la belle saison. Pour les lozériens, Louis Chardon était lui aussi un "immigré" échoué là, à Châteauneuf de Randon un jour d'entêtement en 1950. Il avait survécu au scepticisme des voisins et beaucoup écouté les conseils des anciens. En 1970 il émergeait de dettes et emprunts divers et achevait de déléguer son activité agricole à son fils aîné encore tout jeune pour se consacrer plus exclusivement à l'élevage des chevaux, arabes de préférence et alezans si possible !

Julien Galland et Louis Chardon s'entendaient bien mais ne se rencontraient pas souvent ni pour très longtemps car l'un comme l'autre manquait de temps pour le simple bavardage. Julien Galland avait toutefois pris la peine de copier le modèle de chariot à rond d'avant train pour deux chevaux attelés en flèche construit par Louis Chardon, pour faire reproduire le même. Il n'en avait aucun besoin mais l'outil lui plaisait et l'argent l'embarrassait… Alors…

Lorsque Louis Chardon le vit arriver cet après-midi là, il s'interrogea sur la nouvelle lubie qu'il aurait suggérée malgré lui à Julien Galland. Et le cher homme, un peu naïf, lui annonça sans détour qu'il allait mettre des chevaux sur sa propriété. Oh non ! Pas seulement 2 ou 3 pour faire joli ! Puisqu'il avait de la place, beaucoup de place même, il pensait en mettre une dizaine au moins ! Louis Chardon sursauta aussi discrètement que possible. Bien sûr, Julien Galland avait les moyens et son métier le plaçait fort bien pour savoir opérer un bon choix, mais quand même ! Dix chevaux d'un seul coup ! Lui  qui avait tellement peiné pour gonfler son cheptel petit à petit ! Le projet lui parut audacieux pour un premier pas mais il reconnut que les hectares de Julien Galland ne s'en porteraient que mieux et il encouragea son ami à préparer ses clôtures.

A l'automne de la même année et à des milliers de kilomètres de Châteauneuf de Randon, des hommes s'efforçaient dans la violence et le vacarme des cris mélangés de capturer des chevaux sauvages. La scène se déroulait au Canada, à la fin de l'été indien, sur le territoire de Grande Prairie au nord-ouest d'Edmonton. Une mer de chevaux allait quitter les vastes plaines de l’Alberta. Chargés de force, ils gagneraient la côte est par le chemin de fer puis seraient poussés pêle-mêle dans un cargo, cap sur la France. Ces malheureux captifs allaient vivre 10 jours d'affolement, de coups de pieds et de morsures dans cette immense écurie flottante. Certains ne survivraient pas aux coliques de stress ou aux blessures dues à cette promiscuité agressive et la plupart atteindraient la France dans un état névrotique irrattrapable. Le confort de l'animal de boucherie n'était pas de mise à l'époque.

Le cargo toucha Le Havre un matin d'octobre. Pour les huit cents chevaux qui s'agitaient dans ses entrailles ce serait bientôt la fin, la triste fin. Pour Julien Galland qui arpentait le quai, c'était les prémices d'une infernale aventure. Infernale ? Non, pas vraiment. Julien Galland et ceux qui y participèrent la trouvèrent épuisante mais vivifiante et plutôt heureuse finalement.

Galland regardait sortir tout ces animaux. Certains s'étaient rendus, d'autres affichaient encore des velléités de résistance. Dix. Dix parmi ces huit cents ! Ce fut délicat et les limites s'élargirent peu à peu. Même en écartant les vieux, les laids, les blessés, les mâles car il voulait des juments, Julien Galland  céda à sa convoitise et retint seize jeunes femelles. Pures Quater-Horses, solides mais élégantes, âgées de trois à sept ans environ, elles étaient infiniment farouches et décidées à rejoindre leur liberté confisquée par l'homme. Il fallut user de  la force et du nombre pour les charger dans un grand camion tandis que leurs congénères partaient à la mort dans des wagons. La nuit avait confondu le ciel et l'océan quand le camion quitta Le Havre en colportant tout au long de son parcours les coups de pieds furieux qu'assénaient ses prisonnières contre les tôles. Galland ne s'en inquiéta pas. Il respirait le soulagement et l'optimisme. Ses seize juments étaient magnifiques et s'ébattraient bientôt dans ses pâturages clos de neuf.

Zone de Texte:  Louis Chardon décrocha lui-même le téléphone. Il reconnut aussitôt la voix de Julien Galland mais perçut également son ton catastrophé.

"Vous dites ? Parties ? Qui ? Quand ?"

Les détails arrivaient un par un. Le visage de Louis Chardon parut d’abord surpris puis il devint grave, puis préoccupé, très préoccupé. Les seize juments canadiennes n'étaient pas arrivées dans leur domaine qu'elles avaient enfoncé la clôture et pris la poudre d'escampette sous le nez du pauvre Galland totalement désemparé. Que faire ? Louis Chardon promit de réfléchir pour l’aider avant de retourner à son travail. Son esprit se mis dès lors à vagabonder. Faut-il avouer que Louis Chardon aimait la difficulté ? Friand de nature et de chevaux, il ne s'épanouissait vraiment que dans le plein espace et le travail lui était rarement corvée pour peu qu'il fut dehors parmi bois, landes et animaux. Les ennuis de Julien Galland se présentaient à lui comme un défi passionnant. Saurait-il ramasser les seize juments ? Serait-il assez fine mouche pour récupérer les fugitives et les lui ramener ? Lui, petit-fils d'un homme de cheval doué de patience et de malice devait trouver une solution ne serait-ce que pour la mémoire de son aïeul. Il téléphona le lendemain à Galland pour lui annoncer qu'il commençait ses recherches le jour même et l'homme en fut tellement content qu'il conclut ainsi leur conversation : "Si vous les rattrapez, monsieur Chardon, il y en aura cinq pour vous, il vous suffira de choisir ! ".

Des ailes poussaient dans son dos lorsque Louis Chardon expliqua l'affaire à Paul, un homme à tout faire, un peu enfant, qu'il avait recueilli. Paul n'affichait pas une intelligence étincelante mais il était travailleur, dévoué et foncièrement gentil. La nature ne l'avait pas muni des facultés classiques qui caractérisent l'homme "normal" mais elle avait doté Paul d'une merveilleuse aptitude à communiquer avec les animaux. Libéré de toute peur et parfois de la notion de danger possible, il avait ainsi ensorcelé le terrible étalon réputé méchant de Louis Chardon et le manipulait comme une poupée de son. Cela provoquait régulièrement la rage et l'émerveillement confondus de son patron qui voyait là la parfaite illustration du dicton "Aux innocents les mains pleines".

Sur le domaine de Julien Galland, Louis Chardon vit les clôtures neuves éclatées et des traces incrustées dans la terre ramollie par les fortes rosées. Elles partaient tout droit et signaient une panique dévastatrice qui pousserait loin les juments. Il n'existait toutefois que peu de routes, encore moins de voitures, pas de précipices, pas de clôtures… Rien donc qui fut une menace pour les juments. A l'avantage de l'homme primait la connaissance du terrain. Réfléchissons. Elles n'iraient certainement pas en zone découverte à proximité de fermes habitées. Mettons-nous dans la peau de ces juments malmenées par l'homme dès leur première rencontre avec lui. Elles allaient fuir ce souvenir d'emprisonnement, d'odeurs et de voix porteuses de violence. Elles allaient agir comme tout animal qui cherche à se faire oublier et se tapir dans une forêt assez grande pour les cacher, mais aussi les nourrir et les abreuver. Louis Chardon partit à cheval battre la campagne sur les traces des fugueuses. A force de chercher, de vouloir, d'éliminer les fausses pistes, il situa très vaguement la bande grâce aux attitudes curieuses et attentives de sa propre monture alertée par ses sens. Puis s'accumulèrent les signes tels ces brisées, ces touffes de fétuque ovine décapitées, ces crottins que soufflait sa monture... Plus de doute. Les Canadiennes avaient élu domicile dans la forêt de Mercoire. Eh bien ! La partie ne faisait que commencer ! Trois mille hectares au bas mot à explorer si l'on éliminait par principe les versants Nord de résineux qui ne retiendraient pas l'intérêt des juments. Louis Chardon élabora son plan tout au long des douze kilomètres qui le séparaient de Châteauneuf.

L'idée était bien arrêtée à son arrivée mais elle serait gourmande en temps !  

Lysiane PRADINES
Dessin d'Alexandre Poulingue

A suivre…

Tiendrez-vous jusqu’au numéro 6 pour connaître la suite de l’aventure ?

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