Cardabelle
L'Echo des Paturages
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Le
premier jour, tu m'as testée. Tout au long des 3000 kilomètres parcourus
ensemble, ton caractère entier et ton peu de patience m'ont valu bien
des appréhensions et quelques bosses. Mais
il y eu aussi, il y eu surtout quelques miracles de confiance et de
finesse. Miracle quand il suffisait d'effleurer tes flancs avec le
velours du pantalon pour te lancer au galop. Je
supportais mal de te voir montée par quelqu'un d'autre, souvent trop
dur ou trop effrayé pour te prendre dans le bon sens. Patience et
douceur seules te convenaient.
Et
la dernière fois, séparée du troupeau, tu étais inquiète et vive,
protégeant ta pouliche. Puis le calme revint jusqu'à l'endormissement,
pendant que je te parlais et que mes mains t'inspectaient. Nos
chemins se sont séparés, mais tous ces instants et tant d'autres, sont
gravés dans ma mémoire et y restent vivants. Florence
Jacquesson 27 décembre 1989 / juillet 1996 |
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Je
ne vous dirai rien de ses angoisses sur cette route étroite pour monter
à ce hameau perdu en bout de piste, après des avis dubitatifs du style
"vous ne pourrez pas prendre les virages sans manœuvrer". J'ai été sympa, c'est en haut, une fois garée
que je lui ai refait le coup du démarreur. Mais
nous n'étions pas au bout de nos peines. Quand je tournais rond, elle
collectionnait les bêtises. C'est le matériel déchargé une clairière
trop tôt, l'eau potable oubliée (d'accord on ne lui avait pas dit mais
elle aurait pu y penser vu l'emplacement du camp), et le comble : une étape
de midi ratée. Le chemin ? Elle connaissait avait-elle dit. Bon !
D'accord ! Le faux ressemblait au vrai comme deux gouttes de gasoil…
mais en un peu plus long, en un peu plus "encombré" jusqu'à
ce tronc d'arbre en travers. Nous avons attendu, elle est "allée
voir" jusqu'à ce que… un doute. Allez donc faire demi-tour au
milieu des ornières et des branches ! Elle a horreur de ça mais la
marche arrière était inévitable. J'ai eu chaud. J'avais tort, elle
nous a tirées de là de main de maître pour rejoindre sur mes chapeaux
de roues la bonne étape qui lui était miraculeusement revenue en mémoire.
Mais le groupe lui, était reparti, quelques mûres dans l'estomac. Nous
nous sommes finalement retrouvés au Bleymard sur la pelouse du village,
pour avaler le taboulé providentiellement préparé le matin. Ouf ! ! ! Que dire d'autre ?… Ah oui c'était pendant
l'éclipse solaire d'août 1999 ! La Camionnette |
n l'an 1000, des Cisterciens s'employèrent à boiser 5000
hectares environ d'une terre lozérienne. Notre France, agricole et
pastorale surtout à cette époque, eut la chance de connaître l'esprit
de labeur des moines. Déterminés et déjà soumis aux exigences du
tiers-temps, ces hommes travaillaient à l'équilibre agro-sylvo-pastoral
et réalisaient ainsi l'application directe de la règle du tiers à la
nature. Ils avaient jeté dans le temps leur foi et leur confiance et
laissaient à Dieu ou aux enfants de demain le soin de récolter ce qu'ils
auraient semé. Ainsi naquit la forêt de
Mercoire, bien calée au pied du Moure de la Gardille et marquée à sa
base par le gentil village du Cheylard l'Evèque. Les moines ont sans
doute connu toutes les sources de ce domaine mais ils ignoraient
certainement quel magnifique théâtre grandeur nature jaillissait de
leurs mains et de leurs chants tandis qu'ils plantaient les arbres.
Comment supposer que là, dans ce décor qui deviendrait une superbe et
immense forêt, se jouerait une histoire de patience, de confiance et
d'amour entre une poignée d'hommes et de chevaux ? Il fallut d'abord que les arbres
grandissent sur un sol modeste, arènes granitiques de petite vie pourtant
capables de faire prospérer les jeunes pousses. Les vaillants Sisterciens
reposaient en terre depuis fort longtemps quand la masse boisée atteignit
sa plénitude, mais quel bel ouvrage ! Des sapins peuplaient le versant
Nord peu propice aux incendies tandis que des hêtres s'élevaient sur le
flanc sud et que les deux espèces se mariaient dans l'harmonie sur les
parties Est et Ouest : une réussite dans l'œuvre monastique. Julien Galland n'était pas
originaire de Lozère. Il s'y était installé pour faire comme Louis
Chardon, un homme qu'il ne pouvait s'empêcher d'imiter. Julien Galland était
importateur de bêtes de boucherie et approchait de la soixantaine. Louis
Chardon de 20 ans plus jeune, était paysan et possédait en outre un
troupeau de chevaux pour mener des randonnées durant toute la belle
saison. Pour les lozériens, Louis Chardon était lui aussi un
"immigré" échoué là, à Châteauneuf de Randon un jour d'entêtement
en 1950. Il avait survécu au scepticisme des voisins et beaucoup écouté
les conseils des anciens. En 1970 il émergeait de dettes et emprunts
divers et achevait de déléguer son activité agricole à son fils aîné
encore tout jeune pour se consacrer plus exclusivement à l'élevage des
chevaux, arabes de préférence et alezans si possible ! Julien Galland et Louis Chardon
s'entendaient bien mais ne se rencontraient pas souvent ni pour très
longtemps car l'un comme l'autre manquait de temps pour le simple
bavardage. Julien Galland avait toutefois pris la peine de copier le modèle
de chariot à rond d'avant train pour deux chevaux attelés en flèche
construit par Louis Chardon, pour faire reproduire le même. Il n'en avait
aucun besoin mais l'outil lui plaisait et l'argent l'embarrassait…
Alors… Lorsque Louis Chardon le vit
arriver cet après-midi là, il s'interrogea sur la nouvelle lubie qu'il
aurait suggérée malgré lui à Julien Galland. Et le cher homme, un peu
naïf, lui annonça sans détour qu'il allait mettre des chevaux sur sa
propriété. Oh non ! Pas seulement 2 ou 3 pour faire joli ! Puisqu'il
avait de la place, beaucoup de place même, il pensait en mettre une
dizaine au moins ! Louis Chardon sursauta aussi discrètement que
possible. Bien sûr, Julien Galland avait les moyens et son métier le plaçait
fort bien pour savoir opérer un bon choix, mais quand même ! Dix chevaux
d'un seul coup ! Lui qui
avait tellement peiné pour gonfler son cheptel petit à petit ! Le
projet lui parut audacieux pour un premier pas mais il reconnut que les
hectares de Julien Galland ne s'en porteraient que mieux et il encouragea
son ami à préparer ses clôtures. A l'automne de la même année
et à des milliers de kilomètres de Châteauneuf de Randon, des hommes
s'efforçaient dans la violence et le vacarme des cris mélangés de
capturer des chevaux sauvages. La scène se déroulait au Canada, à la
fin de l'été indien, sur le territoire de Grande Prairie au nord-ouest
d'Edmonton. Une mer de chevaux allait quitter les vastes plaines de
l’Alberta. Chargés de force, ils gagneraient la côte est par le chemin
de fer puis seraient poussés pêle-mêle dans un cargo, cap sur la
France. Ces malheureux captifs allaient vivre 10 jours d'affolement, de
coups de pieds et de morsures dans cette immense écurie flottante.
Certains ne survivraient pas aux coliques de stress ou aux blessures dues
à cette promiscuité agressive et la plupart atteindraient la France dans
un état névrotique irrattrapable. Le confort de l'animal de boucherie n'était
pas de mise à l'époque. Le cargo toucha Le Havre un
matin d'octobre. Pour les huit cents chevaux qui s'agitaient dans ses
entrailles ce serait bientôt la fin, la triste fin. Pour Julien Galland
qui arpentait le quai, c'était les prémices d'une infernale aventure.
Infernale ? Non, pas vraiment. Julien Galland et ceux qui y participèrent
la trouvèrent épuisante mais vivifiante et plutôt heureuse finalement. Galland regardait sortir tout
ces animaux. Certains s'étaient rendus, d'autres affichaient encore des
velléités de résistance. Dix. Dix parmi ces huit cents ! Ce fut délicat
et les limites s'élargirent peu à peu. Même en écartant les vieux, les
laids, les blessés, les mâles car il voulait des juments, Julien Galland céda à sa convoitise et retint seize jeunes femelles. Pures
Quater-Horses, solides mais élégantes, âgées de trois à sept ans
environ, elles étaient infiniment farouches et décidées à rejoindre
leur liberté confisquée par l'homme. Il fallut user de
la force et du nombre pour les charger dans un grand camion tandis
que leurs congénères partaient à la mort dans des wagons. La nuit avait
confondu le ciel et l'océan quand le camion quitta Le Havre en colportant
tout au long de son parcours les coups de pieds furieux qu'assénaient ses
prisonnières contre les tôles. Galland ne s'en inquiéta pas. Il
respirait le soulagement et l'optimisme. Ses seize juments étaient
magnifiques et s'ébattraient bientôt dans ses pâturages clos de neuf.
"Vous dites ? Parties ? Qui ? Quand ?"
Les
détails arrivaient un par un. Le visage de Louis Chardon parut d’abord
surpris puis il devint grave, puis préoccupé, très préoccupé. Les
seize juments canadiennes n'étaient pas arrivées dans leur domaine
qu'elles avaient enfoncé la clôture et pris la poudre d'escampette sous
le nez du pauvre Galland totalement désemparé. Que faire ? Louis Chardon
promit de réfléchir pour l’aider avant de retourner à son travail.
Son esprit se mis dès lors à vagabonder. Faut-il avouer que Louis
Chardon aimait la difficulté ? Friand de nature et de chevaux, il ne s'épanouissait
vraiment que dans le plein espace et le travail lui était rarement corvée
pour peu qu'il fut dehors parmi bois, landes et animaux. Les ennuis de
Julien Galland se présentaient à lui comme un défi passionnant.
Saurait-il ramasser les seize juments ? Serait-il assez fine mouche pour récupérer
les fugitives et les lui ramener ? Lui, petit-fils d'un homme de cheval
doué de patience et de malice devait trouver une solution ne serait-ce
que pour la mémoire de son aïeul. Il téléphona le lendemain à Galland
pour lui annoncer qu'il commençait ses recherches le jour même et
l'homme en fut tellement content qu'il conclut ainsi leur conversation :
"Si vous les rattrapez,
monsieur Chardon, il y en aura cinq pour vous, il vous suffira de choisir
! ". Des ailes poussaient dans son
dos lorsque Louis Chardon expliqua l'affaire à Paul, un homme à tout
faire, un peu enfant, qu'il avait recueilli. Paul n'affichait pas une
intelligence étincelante mais il était travailleur, dévoué et foncièrement
gentil. La nature ne l'avait pas muni des facultés classiques qui caractérisent
l'homme "normal" mais elle avait doté Paul d'une merveilleuse
aptitude à communiquer avec les animaux. Libéré de toute peur et
parfois de la notion de danger possible, il avait ainsi ensorcelé le
terrible étalon réputé méchant de Louis Chardon et le manipulait comme
une poupée de son. Cela provoquait régulièrement la rage et l'émerveillement
confondus de son patron qui voyait là la parfaite illustration du dicton
"Aux innocents les mains
pleines". Sur le domaine de Julien Galland, Louis Chardon vit les clôtures neuves
éclatées et des traces incrustées dans la terre ramollie par les fortes
rosées. Elles partaient tout droit et signaient une panique dévastatrice
qui pousserait loin les juments. Il n'existait toutefois que peu de
routes, encore moins de voitures, pas de précipices, pas de clôtures…
Rien donc qui fut une menace pour les juments. A l'avantage de l'homme
primait la connaissance du terrain. Réfléchissons. Elles n'iraient
certainement pas en zone découverte à proximité de fermes habitées.
Mettons-nous dans la peau de ces juments malmenées par l'homme dès leur
première rencontre avec lui. Elles allaient fuir ce souvenir
d'emprisonnement, d'odeurs et de voix porteuses de violence. Elles
allaient agir comme tout animal qui cherche à se faire oublier et se
tapir dans une forêt assez grande pour les cacher, mais aussi les nourrir
et les abreuver. Louis Chardon partit à cheval battre la campagne sur les
traces des fugueuses. A force de chercher, de vouloir, d'éliminer les
fausses pistes, il situa très vaguement la bande grâce aux attitudes
curieuses et attentives de sa propre monture alertée par ses sens. Puis
s'accumulèrent les signes tels ces brisées, ces touffes de fétuque
ovine décapitées, ces crottins que soufflait sa monture... Plus de
doute. Les Canadiennes avaient élu domicile dans la forêt de Mercoire.
Eh bien ! La partie ne faisait que commencer ! Trois mille hectares au bas
mot à explorer si l'on éliminait par principe les versants Nord de résineux
qui ne retiendraient pas l'intérêt des juments. Louis Chardon élabora
son plan tout au long des douze kilomètres qui le séparaient de Châteauneuf. L'idée était bien arrêtée à
son arrivée mais elle serait gourmande en temps ! Lysiane PRADINES A suivre… Tiendrez-vous jusqu’au numéro
6 pour connaître la suite de l’aventure ? |