En décembre suivant, Claus
demande à Lothar et à quelques autres sils sont toujours daccord et provoque
une petite réunion. La décision est difficile à prendre, mais ces mordus du cheval
islandais ne résistent pas longtemps et leur objectif est vite défini : monter une
équipe européenne pour participer à la course avec des chevaux islandais. Les obstacles
sont classiques : le temps et largent. A Noël nos cavaliers sont à Genève
pour rencontrer lambassadeur dIslande. Il sagit de demander la
participation financière de lIslande pour un projet qui va mettre un coup de
projecteur sur la race. Quelques temps plus tard, léquipe est à Copenhague pour
soutenir son projet. Et cest parti, la Chambre dAgriculture dIslande
ayant donné son feu vert. Les cavaliers islandais sont bien un peu jaloux, mais il faut
compter deux ans pour quun cheval exporté dIslande soit acclimaté au
continent et en pleine possession de ses moyens, ce qui leur ôte tout espoir de
participation (notamment à cause de la flore bactérienne et virale qui est très
différente dans lîle et sur les continents, toute importation de chevaux vers
lîle étant interdite depuis plus de 1000 ans).
Ce qui avait lair dun doux rêve quelques mois plus tôt se concrétise
rapidement. Léquipe comprend 6 participants : Max Indermaur, suisse, qui
tiendra un journal et en fera un livre (Der grosse Ritt), Walter Feldman, le plus
célèbre cavalier allemand dans le domaine de léquitation islandaise (depuis,
champion dAllemagne et champion du monde), Johannes Hoyos, autrichien, Claus Becker
et sa femme Ullu, et Lothar. Un ami, Karl Hans Tritz, complète léquipe pour
assurer lintendance, la cuisine, les soins et le transport des chevaux et du
matériel. Pour financer son voyage, Lothar vend un de ses trois salons de coiffure. Les
chevaux sont choisis sur des critères de santé et dâge : dix ans minimum, la
croissance chez cette race rustique prenant fin vers 7 ans. Chaque cavalier part avec deux
chevaux, à l'islandaise (un cheval monté et un cheval en main) pour pouvoir les monter
en alternance. Le cheptel, entraîné en Europe à partir du mois de Février, est envoyé
le 14 Mars aux Etats-Unis chez Linda, qui finira de les préparer. Les cavaliers se
mettent eux aussi en condition : gymnastique, sauna, jogging, 2 à 3 heures
déquitation plusieurs fois par semaine
Enfin
le départ est donné le 31 Mai à Frankfort, New York.
Lothar a deux chevaux : son premier poulain, Whisky, et un pie, Prain.
La course est organisée par étapes de 25 à 85 km (en moyenne 50km), avec un classement
à chaque étape et un classement général. Le rythme de marche est très étudié.
Léquipe sur chevaux islandais, toujours suivie de son camion, marche le premier
quart dheure à pied, puis trois quarts dheure au pas et au trot, puis une
pause avec changement de cheval. Ensuite de nouveau trois-quarts dheure au pas et au
trot, puis un quart dheure au pas et une pause. Une heure de pause est obligatoire
à la mi-journée, à un endroit fixé. Laprès-midi se déroule selon le même
genre de schéma, les étapes sont couvertes en 6 à 8 heures.
Les allures latérales des chevaux islandais
sont peu utilisées. En effet le tölt,
qui demande un tonus du dos important, est plus fatigant pour le cheval que le trot où le
dos est relâché. Cest une excellente allure de promenade ou de randonnée, mais
sur une telle distance, les cavaliers préfèrent privilégier le repos du cheval et
marchent au trot. Quant à lamble,
chez le cinq-allures il peut avantageusement remplacer le trot, cest une allure
très confortable pour le cavalier et économique pour le cheval car laction est
moins importante quau trot. Lamble ainsi utilisé en randonnée est appelé
par les puristes " amble de cochon ", et considéré comme
indésirable par les cavaliers de compétition. Pour eux, lamble est exclusivement
une allure de course, qui se court sur 150 à 250 m à une vitesse très élevée (150 m
en 19 s, ce qui est plus rapide que le galop).
Le contrôle vétérinaire est très
présent : 5 contrôles par jour, dont trois fixes (le matin, à la pause de midi et
une heure après larrivée du soir) et deux volants (spot check) en cours de
matinée et en cours daprès-midi. Ce rythme est sévère mais il y aura très peu
déchec sur des critères vétérinaires.
Chaque équipe dispose de son intendance.
Les " islandais " ont une remorque qui peut transporter les 15 chevaux
et une autre pour tout le matériel de léquipe.
Trouver un lieu détape était facile pour
les deux cavaliers initiateurs du projet au cour de leur premier raid : ils
étaient bien accueillis par les paysans qui étaient toujours contents de recevoir deux
cavaliers et de les envoyer chez des connaissances pour létape suivante. Mais il
est nettement plus difficile de loger 107 cavaliers avec chacun 2 chevaux,
lintendance de chaque équipe et lorganisation, soit en gros 200 personnes
autant de chevaux. On imagine la surface nécessaire ! Le plus souvent ce sont des
terrains de sport qui sont mis à contribution. Les soirs du premier mois, les cavaliers,
pas encore fatigués viennent de toutes les équipes rejoindre la joyeuse équipe des
" islandais " pour chanter au son des guitares et boire du
" lait de jument ", un mélange de lait, whisky et sucre. Les orages
impressionnants de louest américain précipitent régulièrement tout le monde à
lintérieur.
De temps en temps à létape, léquipe réalise une présentation
dallures en tenue officielle islandaise (veste bleue, culotte blanche et bottes
noires), avec drapeaux islandais et saut de tables
Un autre problème est douvrir
litinéraire au fur et à mesure. En effet sur une telle distance il ne
peut pas être question de reconnaître lensemble du parcours avant le départ.
Litinéraire est donc reconnu au fur et à mesure de lavancée de la troupe.
Au début du voyage, dans lest, les terrains de sport sont faciles à trouver pour y
faire étape mais il est difficile de trouver des chemins entre deux terrains et
litinéraire emprunte beaucoup de route bitumée.
Concernant la maréchalerie, un maréchal
ferrant accompagne la course, mais Lothar fait lui-même la maréchalerie de son groupe.
Il faut dire que le ferrage des islandais est un peu particulier, les pieds sont petits et
les techniques à adapter aux allures. Mais la course est fatigante à la longue, et
ferrer le soir après létape finit par être éprouvant. Les chevaux sont
re-ferrés en moyenne toutes les trois à quatre semaines. Un concurrent, qui ne voulait
pas avoir à ferrer et sexposer à des problèmes de maréchalerie, effectue toute
la traversée avec deux paires deasy-boots. Il doit simplement parer ses chevaux de
temps en temps. Les vides entre corne et easy-boot sont remplis avec du gel de silicone
pour empêcher la terre et le sable dentrer et dabraser le pied ou le
contusionner et des vis positionnées transversalement dans la paroi maintiennent le tout.
Avec cette option originale, il ne rencontre aucun problème de pied en trois mois et demi
de traversée.
Les chevaux sont équipés de selles islandaises,
qui sont de type selle anglaise adaptée à la randonnée, avec des patins prolongés.
La nourriture des chevaux est également
de première importance pour les amener en bon état à larrivée : un kilo de
granulés matin et soir, du foin à volonté, des vitamines et minéraux. Les américains,
précurseurs en ce domaine comme en bien dautres, proposent dès ces années-là une
dizaine de pots de vitamines en poudre à leur cheval, qui choisit celles dont il a besoin
et se sert à volonté. Ce type de pratique, aujourdhui connu en endurance, est tout
à fait nouveau à lépoque.
Le financement est le problème numéro un
au cours de ce raid : en effet les organisateurs avaient prévu de financer
lopération par un film qui serait réalisé pendant la course. Pour cette raison
ils ont refusé le sponsoring possible, voulant garder des images daventure et non
des pancartes publicitaires. Mais au bout de trois jours de course léquipe du film
a abandonné le projet, pas assez " cinégénique " : les jours
se ressemblant, le sujet manquait de sel à leurs yeux. Lorganisation sest
retrouvée avec la course déjà en marche et moins de 60 000 $ en poche, soit de
lordre de 500 $ par tête pour 4 mois de voyage. Or 50 000 $ étaient bloqués pour
constituer les prix des 10 premiers à larrivée. Il restait donc 7 000 $ en tout et
pour tout pour faire traverser les Etats-Unis à 180 chevaux et 200 personnes
Arrivés à mi-chemin (Kansas City) aux alentours du 14
Juillet, dans ces conditions un peu difficiles, lorganisation de la course na
plus dargent. Le chef vétérinaire, ne pouvant passer plusieurs mois sans revenus,
retourne à sa clinique. Deux vétérinaires restés dans la course proposent de suivre
lancien itinéraire du Pony Express, qui partait de Kansas City pour rejoindre
Sacramento, dont les stations existent encore. Pendant lannée et demie que le Pony
Express a fonctionné (du 3 avril 1860 au 24 octobre 1861), le courrier parcourait les 2
000 km en 10 jours. Chaque cavalier montait une dizaine heures daffilée et
changeait de cheval (en une minute et demie) tous les 15 à 40 km selon le terrain. Ainsi
naît la Pony Express Race. Un groupe de 40 cavaliers continue la Great American Horse
Race, il arrivera jusquau Pacifique mais souffre des lacunes de lorganisation.
Lautre groupe, contant 25 personnes, bifurque sur la Pony Express Race.
Léquipe " islandais " se scinde également : Walter Feldman et
Johannes Hoyos continuent sur le projet initial ; Lothar, les Becker et Max Indermaur
choisissent le Pony Express. Cest un petit miracle si, malgré les lacunes de
lorganisation, la traversée peut aller à son terme. Il faut dire que 80 % des
cavaliers sont californiens, et tiennent à rentrer chez eux à cheval. Cest
vraiment la volonté des cavaliers qui permettra à se projet daller jusquà
son terme.
Toutes les races équines étaient admises sur la
course, y compris les mules et les ânes. Cest une mule qui a gagné la
Great American Horse Race (devant une huitaine de chevaux arabes, encore des mules, et les islandais en 13ème et 21ème
position). Son cavalier Virl Norton, précurseur de lendurance, élevait des chevaux
arabes en Californie et les entraînait pour les louer pour des courses de 160 km en 24 h.
Ce nétait donc pas un amateur en matière dendurance. Mais pour la Great
American Horse Race, il a dit " là, je prends mes mules ". Il
sagit de croisements de juments avec des ânes de lArizona, qui sont très
grands (environ 1,70 m). Son expérience de lendurance lui a fait gérer sa course
tout à fait différemment des autres cavaliers : il parcourait létape (en
moyenne 50 km) en 3 heures, donc à un train soutenu, considérant que trois heures à ce
train nétaient pas éprouvantes pour ses animaux qui auraient ensuite 21 heures
pour se reposer.
Au cours de la Pony Express Race, les modalités furent un peu différentes
puisque le deuxième cheval pouvait être transporté en camion et le cavalier changeait
de cheval à la pause de midi. Le chemin était reconnu la veille par un motard, qui le
soir briefait les cavaliers sur le déroulement de la journée du lendemain.
Les cavaliers avaient des craintes concernant la résistance des chevaux islandais à la
chaleur du Grand Ouest, dautant que cet été 76 a été très chaud là-bas comme
en Europe. Cependant les poneys du cercle polaire ont très bien supporté la
température, comme le reste des conditions du voyage dailleurs. Toutes les
occasions étaient bonnes, comme en endurance, pour mouiller les chevaux et si possible
les faire entrer dans une rivière. Les islandais ont été premiers au classement
vétérinaire de la Pony Express Race : ils nont simplement jamais eu besoin du
vétérinaire, ce qui illustre bien la résistance générale de ces chevaux.
Litinéraire part de St Joseph, Missouri, tout près de Kansas City, traverse le
Nebraska puis le Wyoming (Fort Laramie, Independence Rock, South Pass) pour redescendre
vers lUtah longer le Great Salt Lake puis traverser les régions minières et les
villes mortes de la ruée vers lor (Virginia City, Nevada).
16 cavaliers sont à larrivée de la Pony Express Race, le 11 Septembre à
Sacramento (Californie). Les dix premiers sont alternativement sur chevaux arabes et
islandais. Lothar, 2ème à larrivée de la course (derrière Lory
Stewart avec deux croisés arabes), remporte le premier prix au classement vétérinaire.
Au classement par équipe, les islandais se classent premiers.
La Great American Horse Race a été une
expérience unique. La Pony Express Race a été reconduite lannée
suivante. Ces courses ne pourraient plus être réalisées de nos jours, un des parcs
traversés ayant servi depuis à des essais atomiques est désormais interdit.
Parmi les chevaux islandais, quatre sont revenus en Europe (dont deux étalons), les
autres sont restés là-bas, le coût du transport étant extrêmement élevé (20 000 F
par cheval, en avion).
Deux films retracent aujourdhui cette épopée : lun, réalisé aux
alentours de Chicago par un reporter allemand, a été diffusé par la télévision
sarroise ; lautre, " Wild Westromantik im Sattel ", a été
réalisé pour la première chaîne allemande par un globe trotter, Heinz Rox Schulz, qui
a accompagné Pony Express depuis Salt Lake City jusquà Sacramento. Max Indermaur a
publié un livre qui reprend son journal sous le titre " Der grosse
Ritt ", il est toujours disponible mais na pas été publié en français.
Cette belle aventure a profondément
marqué tous ceux qui ont eu la chance, le courage et la volonté dy participer. Par
la beauté des paysages traversés, par la rencontre et laccueil des personnes
rencontrées sur le chemin, par la coupure aussi quune telle expérience représente
dans une existence et lintensité de vie quelle suppose, ces courses resteront
pour tous un grand moment.
Les chevaux islandais, quant à eux, ont démontré de belle manière leur parfaite
aptitude au voyage et leur exceptionnelle résistance, dans des conditions pourtant fort
éloignées de celles de leur île dorigine.
Anne Caumont,
daprès la conférence de Lothar Weiland, à Toul le 2 Novembre 1998 |